4-7-2024 - Nocturne

C'est un peu triste d'avoir tant aimé :
non qu'on se fourvoyât à tenter ainsi
d'à une pudeur splendide échapper,

mais avoir avec conviction joui
dans tant de baudruches déformées
par l'infinie flatulence du rêve,

et s'être cru arriver, dès l'aube
de l'existence, au sein de l'unique déesse,
mais quelle énorme fatuité !

Il faudrait se savoir imparfait, enfant,
humblement expérimenter, avant
de se déclarer roi du monde, ou bien

accepter d'être, à jamais, un peu triste.

29-6-2024 - in progress

Le problème du monothéisme conquérant,
à prétention universelle, c'est

Si nous sommes tous les enfants du même Dieu,
alors l'étranger m'est un frère et sans excès
de naïveté, je puis l'accueillir en paix
chez moi, sous mon toit, et négocier demain
des termes de passage ou de voisinage
permettant de croître à chacun.

D'où le désir naturel, bon, généreux,
d'étendre le domaine dudit même Dieu,
afin que la fraternité progresse
et le bien de l'humanité. Qui
s'oppose alors à cette extension s'oppose de fait au bien, préfère
persister l'ordre ancien où l'homme
est un loup pour lui-même. Cela ne
semble pas déméritoire, dans cette logique,
de le combattre et de l'exterminer,
afin qu'il ne nous reste plus que des frères...

20-6-2024 - Dean Young

Cher monsieur Young,
J'aurais voulu vous remercier
pour votre libre livre ivre,

mais il paraît que vous êtes mort,
comme tout le monde le temps
que je vous rencontre.

16-6-2024 - Labeur distinct

N'ayant pas d'autre emploi, j'allais
toute la journée à la bibliothèque
écrire mon roman, celui plein de délires
et d'horreur, puis je rentrais,
à l'autre bout de la rue Molitor, chez moi
ou du moins chez ma femme et ma fille,
ce qui, bien souvent, durant ce trajet,
me semblait à l'inverse aller au travail,
là où mon corps, mon temps et mon esprit
ne m'appartenaient plus, dédiés entiers
au développement du bien d'autrui.

16-6-2024 - Charrue et bœufs

L'éditrice ne com-
prenait pas ce que
je voulais, avec
mon mail "boosté"
(si j'ai bien entendu)

qui se recommandait d'un nom
et lui soumettait un projet
déjà nanti de quelque succès
mais contenant, suggérais-je,
encore un potentiel commercial
adapté à son secteur d'activité,
en y joignant le texte,

du moins c'est ce qu'elle me disait
au téléphone, depuis Roland Garros.

L'éditrice ne comprenait pas car
je ne lui montrais pas clairement
ce qu'elle pourrait en faire,
de ce projet qui ne présentait pas encore,
et pour cause, les caractéristiques voulues
(extérieures, non textuelles)
pour sortir de son écurie, auquel cas
elle l'aurait lu et modifié jusqu'à
ce que le ramage s'accorde au plumage
suffisamment pour en faire un fromage

et vous le vendre, tandis que moi,
naïvement, c'est sûr, j'entendais,
avec mes arguments et recommandations,
qu'elle le lise d'abord, pourquoi pas,
et qu'en fonction des qualités
qu'elle eût pu y déceler ainsi,
nous discutions, pourquoi pas,
des moyens de créer, alors,
des caractéristiques commerciales
pour vous le présenter, ce texte.

Elle m'expliqua ainsi pourquoi
elle ne pouvait pas l'y faire
entrer, dans sa vaste écurie,
tout en admettant qu'il aurait fallu
qu'elle le "regarde" (acte technique
spécialisé, préalable à lecture)
pour mieux savoir justifier ce qui
concrètement l'en aurait empêché
pour ce texte précis (ce qui n'était
pas, on l'aura compris, nécessaire
à ses yeux, pour les raisons
susmentionnées, sinon peut-être
anachroniques).

14-6-2024 - Portes condamnées

Combien de portes condamnées
rencontrerai-je encore chez vous,
mes pairs et méritants voisins ?

9-6-2024 - Train-train

Alors, aller ailleurs te menait autre part,
vers un avenir imprécis, souvent inexistant,
mais attrayant assez, non, inconnu assez
pour donner sens à ton mouvement.

Ce n'était pas transvaser la même
boue intérieure d'ici-bas à là-bas,
inerte en tout ce qui concerne l'être
intime, la personne, celle qui n'ex-

ista pas et n'existera plus, c'était,
le voyage, un potentiel et une attente
nuls désormais, morts désormais, avec
un peu d'avance sur toi.

6-6-2024 - Cause perdue

100 morts, dans un attentat,
ce n'est pas grand-chose, à peine
un clapot sur la grande mer de sang
où voguent nos navires amiraux : 100 morts,
des hommes souvent âgés parviennent à le décider,
non sans remords peut-être, mais convaincus
de l'utilité sinon de la nécessité
de ce sacrifice à leur cause
ou vengeance ; 100 morts, c'est un dégât
collatéral pour les grandes puissances anonymes,
je veux dire celles qui tuent de loin,
à grande échelle et loin, surtout, de chez
leurs citoyens (qui s'y opposent vaillamment,
sur le principe); 100 morts, allez,
c'est un zéro manqué.

Pourtant, 100 morts ou 1000,
je ne cherche pas les records,
mais depuis que j'ai fait l'expérience,
continuellement renouvelée
depuis un an, deux mois et neuf jours,
de prendre soin d'un nouvel humain,
né sinon de ma main, du moins de mon fait,
mesurant mieux les efforts nécessaires,
de jour et de nuit, à l'une et l'autre
extrémité de l'enfant, me sidère
non le nombre de vies perdues
dans mon petit attentat exemplaire,
mais la quantité de travail gâchée
lorsqu'on détruit ainsi le fruit
de tant de nuits, de tant de couches changées,
pour une idée, cause ou nation, règne divin,
droits consacrés, de tant de biberons bus,
de tant de manches enfilées.

100 morts, c'est en moyenne
600 000 couches,
200 000 biberons, plus ou moins,
avec 100 000 pots de légumes,
et 100 000 compotes de fruits (j'arrondis),
5000 nuits blanches, et tant de larmes
que ma calculette en blêmit, s'éteint,
me laisse souligner enfin l'effet exponentiel,
traversant le temps des générations
autant que le nombre d'individus affectés,
multiplié au moins par 7, si l'on en croit
la culture populaire, enfin, consolons-nous
toute cette mort ne vaut rien, pas plus
que les massacres précédents, ceux qui
font que nous vivons là où et comment
nous sommes, sans que, sans que cela
non ne nous gêne, mais nous empêche
d'être nés ;

cependant,

je ne peux m'empêcher de me demander,
si c'était les mamans qui décidaient
des attentats et autres frappes ciblées
(puisqu'apparemment nous ne faisons plus la guerre,
mais continuons à nous tuer), ou bien
si c'était les papas qui changeaient
les couches plus souvent, préparaient les
biberons et se relevaient trois, quatre fois
par nuit pour bercer un bambin,
en gaspillerions-nous vraiment tant,
autant, même 100 par 100, ici
et là, jugerions-nous si souvent
(pour ceux d'entre nous qui s'en chargent,
mais aussi les plus nombreux qui acquiescent
au moins par leur passivité bénéficiant
des dures décisions d'autres gens) acceptable
cet échange, cette équation de vie et de volonté,
voire de représentation, cette légèreté
qu'acquièrent les chairs trucidées ?

Dirions-nous « va, Théodore
ou Mohammed, va donc tuer
cette pile de bébés périmés,
au lieu d'en recycler le coton sale
ou de produire la manne qui fait cesser
les pleurs et l'angoisse des parents »?

Oserions-nous mettre nos idées
(politiques, religieuses, atomiques)
dans la balance avec ces petits
embryons si mignons, sous les yeux
des mères écartelées pour eux, moins
prêtes à plaisanter concernant
le soin qu'on en prend,
le sort qu'on leur fait,
les décisions qui nous reviennent
en 100 petits cercueils drapés
de quelque couleur que ce soit ?

2-6-2024 - Couper les phrases

Couper les phrases, c'est accentuer la syntaxe, sinon à faire
des vers réguliers où les propositions s'imbriquent en proportions
parfaites, on peut aussi bien les mettre en prose, après.
Accentuer la syntaxe pour augmenter le sens, le nuancer
de coloris et reliefs infiniment plus riches.

31-5-2024 - Minute

Il était en colère, ce monsieur
qui présentait à l'assemblée
petite d'apprentis écrivains
son manuscrit écrit pendant sa retraite
sur, cria-t-il presque, « l'effet papillon ».

En dédaignant de le publier, les éditeurs
lui refusaient ce bien précieux, ce qui
définit aussi bien l'écrivain que l'aristocrate
(sauf que le premier statut serait, depuis
l'époque moderne, « accessible à tout le monde »),
ainsi que le reflètent les romans publiés
en français par le Mercure de France, c'est-à-dire :

la possession d'une personnalité meilleure,
d'une individualité plus raffinée, plus pure
donc, méritant cet encadrement de léger carton,
celle qui révèle aux autres la matière du monde.

J'ignore s'il se fourvoyait
(ayant peut-être reporté, sur les conseils
de sa maman, jusqu'après l'accomplissement
de ses devoirs filiaux, fiscaux et familiaux,
la mise en oeuvre de ses ambitions d'écrivain,
de l'écrivain qu'il avait toujours su,
par-devers lui, être) ; ou bien, génie
dont nul ne désirait frotter la lampe,
souffrait en effet une terrible injustice ;

ni ne saurais parler pour les éditeurs
de leurs choix, ni en général de ce que
(saucisse inclue) ceux-ci signifient
(-gue ni raisin, ni fugue ni raison) ;

mais puis comprendre sa souffrance,
qui fut la mienne quelque temps
(fils comme lui de la bourgeoisie née
avec Victor Hugo, celle qui a des droits,
grâce à l'argent accumulé, équivalents
à ceux des Lords, sur le papier): promis
à un destin grandiose (toujours d'après maman),
ayant besoin de se rattraper après
de premiers échecs, ou sacrifices,
et s'investissant tout dans la postérité.

Le désespoir et l'envie de se supprimer,
c'est un orgueil, en fait, extrême
et tourné contre soi : si je ne puis exister
à vos yeux tel que l'exige ma fierté, alors
me vois-je contraint de disparaître, car aucune
autre option n'est possible, surtout pas celle
qui me contraindrait à admettre, et à vivre,
sinon ma médiocrité, du moins ma normalité.

L'ironie c'est qu'en fait, le vrai génie
se croit tellement exceptionnel, ou
au contraire si transparent, qu'il atteint,
par l'un ou l'autre bout, à travers soi
le domaine de l'autre, et peut parler
du simple monde comme s'il en venait.

L'ironie c'est qu'en fait, l'écrivain
tel que je le connais dessine
et sa figure et celle de ceux qu'il aime
sur un coin de nappe en papier
(ne le signant que pour se faire payer
son repas), sans besoin de briller,
moderne Ulysse, de sa personne.

29-5-2024 - Réalité

Le problème, quand on fait tomber ses clés
dans un rêve, c'est qu'on ne peut pas
les ramasser, car on n'est pas
là où on les a fait tomber,
mais dans notre lit, en train de rêver.

24-5-2024 - Olfactive inventivité

On dit parfois que le sexe féminin
peut sentir la marée basse,
mais la bonne nouvelle en cela,
pour les amoureux de la pisciculture,
c'est que le poisson sent la vulve
et qu'en cas de disette absolue
il est toujours possible... disons
d'échanger l'un pour l'autre,
du moment que ce n'est
                                           qu'avec
                                                          le nez.

9-5-2024 - Dépit d'api

J'aurais dû faire de la musique,
le sentiment y naît de vibrations physiques
harmoniques de nos corps,

tandis que les mots,
c'est d'abord de la pensée
conceptuelle, de la première équivalence
communicative et pragmatique aux grandes envolées
transcendantales ou systématiques ou encore,
que sais-je ? et du son et le cratylisme
spontané de chacun, illogique et pourtant
persistant à suggérer peut-être magie,
peut-être illusion, aucunement satisfaction
à la mesure des jouissances orchestrales
qu'un flûtiau peut produire,

tandis que les mots il faut les réfléchir,
la musique elle s'écoule en ruisseau, cascade
sauvage en des forêts intemporelles,
cet immobile mouvement des chutes d'eau,
invariables à force d'éphémère,
l'éternité contenue dans l'instant.

Les mots parfois, les mots un peu
parviennent à parodier cet éclat :
c'est bien, c'est peu,
c'est au prix de beaucoup de blabla,
mais il me faut m'en contenter, pauvre
pianiste avéré, seulement doué pour mendier,
chien solitaire, au dieu des harpes
de frêles émotions temporaires.

3-5-2024 - Choses sérieuses

C'est pas que ça m'embête
de continuer à vous en faire,
des poèmes comme celui-ci —
détendus, abordables, presque "cools",

et au contraire, ça me faisait du bien
à moi, d'avoir chaque jour sur deux
un petit truc écrit dont me réjouir,
être fier, tirer un sentiment

d'utilité sinon sociale, du moins
abstraite voire spirituelle ;

mais comme il se passe rien
et que c'est normal, car les poèmes
n'ont pas de poids dans l'industrie
culturelle d'aujourd'hui,

j'ai du mal à persévérer
dans cette tâche de poète mort,

détaché du marché où se rencontrent
ses camarades hominidés,

triste et seul, en sursis,
faisant de chaque pas une danse sur place.

26-4-2024 Kendji, frérot

J'imaginais ce que cela ferait
d'être découvert à 17 ans
pour son talent inouï dans un domaine
artistique autre que le mien,
apte à l'appropriation industrielle
et donc à la gloire, qui au-delà
des honneurs et des plaisirs,
signifie la validation du sublime
qu'on ressentait enfant, qui semblait
valoir tous les efforts, toute piété
partagée avec tous les humains,

et ne ressentais pas aucune jalousie,
dois-je l'avouer, en comparaison,
jusqu'à découvrir, à la télé,
que cela pouvait mener, à 35 ans,
à tenter de se tirer une balle dans le cœur
et à manquer son coup,
car au moins, à force d'échouer
à présenter mon art, j'ose croire,
pour ma part, que j'aurais su viser.

24-4-2024 Vice à Vichy

L'ourlet de son kimono rouge
effleurait mes doigts gourds
tandis qu'adroitement ses mains
me malaxaient la bidoche.

L'ourlet allait, l'ourlet venait,
annonçant à la pulpe de mon index
la caresse d'une cuisse qui aussitôt
s'effaçait, disparaissait, suggérant

bien d'autres abîmes interdits,
à moins de payer extra, auquel
cas la fente moite serait, plus tard,
présentée à ma bouche avide ou

bien encore à mes doigts.

20-4-2024 - Pour un peu de sommeil

Aucune pitié de la part des mères,
lorsque je me plains d'être fatigué :

« c'est normal, disent-elles, quand on a un bébé,
viens-donc ici faire à manger, ranger
ce placard encore, pas le temps de s'reposer ! »,

ce qui est tout à leur honneur, obnubilées
par l'expérience qui totalise leur raison d'être,
elles vivent le don sans concevoir que j'essaie

aussi de travailler à un autre métier, tout en
soutenant une maman nouvelle déchirée
physique et mentalement, ce qu'on appelle

la dépression post-partum, qui commence
plutôt par de la rage et de l'angoisse,
des traits d'agressivité dirigés d'abord

vers elle-même puis, logiquement, le plus proche
individu qui s'y prête,
c'est-à-dire préférablement moi.

18-4-2024 - Censuré, mais drôle

Mon pet sent le vieux camembert,
c'est toujours ça d'agréable ce soir,
mon père sent le vieux c'est tout.

16-4-2024 - Distances

Ce n'est pas tant ta mort qui m'attriste
que ma vie dépourvue d'émotion partagée,
celle qui fait, paraît-il, la valeur des moments
que la mort interrompt, la tristesse de qui
s'en voit privé par ton absence, donc.

Je suis triste de n'avoir pas
de vraie raison d'être triste.


Si je n'ai jamais, de ton vivant,
fait un voyage exprès pour te voir,
est-il sensé de venir assister
en personne à ton agonie ?

À l'aune des réunions familiales,
un enterrement suffit.


À part les quelques-uns
qui avaient des projets
avec le défunt, ou bien des liens
affectifs au quotidien,

nous ne lamentons pas son départ :
nous célébrons la mort, l'effroi

qu'elle nous inspire — mais la nôtre
plutôt, ou bien celle de ceux
qui nous contiennent —, son caractère
inévitable mais, pourtant, toujours

un peu surprenant ?

14-4-2024 - Représentation

Ce que permet l'holographie rétrospective
dans le domaine théâtral est inouï :
on s'assemble, au lieu désigné, à l'heure
apte à la procédure, pour observer vingt,
cinquante, cent ans plus tard, l'artiste
qui en cet endroit même, mais sans savoir
qu'un jour lointain il aurait un public,
mû donc par la pure impulsion d'exister,
teintée seulement de solitude, voire
d'un désespoir exquis, performait
et performe à présent live, ou presque,
joyau sans vie, extrait d'une gangue d'oubli
par cette merveilleuse technologie.

12-4-2024 - Répétition

S'attendre à ce qu'il se passe quelque chose
d'analogue à ce que l'on ressentait passif
lorsque d'autrui d'étranges étreintes savaient
nous retourner le corps et l'âme ensemble,
comme un seul gant, correspondance hier
affirmée, désormais désirée sans autre
espoir que la répétition, comme un marteau
ignorant si l'accueillera clou, ou corde.

10-4-2024 - Monnaie de singe (solitude augmentée)

Plus l'artiste se sent incompris,
malgré ses efforts pour parfaire
les modalités de son message,

plus il ou elle ou bien, défait,
abandonne son entreprise, ou bien
se penche à nouveau sur son art

en se demandant ce qui peut bien
clocher encore, et farfouille,
et triture, et va plus loin

dans son étude déjà poussée,
ce qui ne l'aidera pas à communiquer,
ni à se sentir davantage compris

[ici, deux calembours],

puisque c'est cette recherche même
qui l'éloignait du sens commun
et l'en éloignera toujours, n'offrant

pour destination que d'encore,
triste, envisager l'abandon
ou redoubler sa mise.

27-3-2024 - Tragique

Je passe sous un cerisier en fleurs
secoué par l'orage approchant,

dont la beauté fugace, rose et blanche,
tache déjà l'asphalte, demain le couvrira,

et j'entends personne se plaindre
que la vie est cruelle, et courte

comme une échelle de poulailler, non.

Les pétales tombent en silence.

23-3-2024 - Téléologie

Mon oncle Jacques avait toujours un grand projet
pour demain, le mois prochain, six mois peut-être,
et c'était toujours celui-là qui l'excitait
au point qu'il en parlait tout le temps,
se définissait en société par cet ouvrage
qu'il prévoyait colossal, plutôt que par
les petits travaux transitoires, plus modestes,
qui par une succession de compromis
constituaient son métier : bourreau.

Il n'avait commis qu'un seul massacre
de sa vie, dépassant pourtant déjà
la quarantaine en cette époque pleine,
pour ma part, d'admiration népotine :
mais comme il s'agissait d'Allemands,
on ne les comptait pas, le cadre juridique
temporaire (à quelques semaines près, pestait-il)
l'encourageant au contraire à cet endroit
et de cette manière-là. Mais il s'était senti
davantage que du talent : une vocation.

Il ne doutait pas de sa réussite :
ayant étudié les plus illustres prédécesseurs,
il se targuait de fines analyses
techniques mais aussi, disait-il, sensibles,
intégrant une appréciation esthétique
essentielle, et critiquait sévère
mais visant l'impartialité, ceux qui parmi
nos contemporains s'aventuraient
à commettre leur propre proposition.

Il savait les recettes, il peaufinait la sienne :
et il y travaillait ! Oh ça, personne
ne questionnait son abnégation, son
dévouement sans faille à ses préparatifs, sa
passion sincère, son sens du sacrifice.
Ce qui nous tracassait, bienveillants nièces,
neveux, frères, sœurs, parents, un peu,
c'était plutôt qu'il peinait à trouver son public,
en ce siècle sans âme, sans notion du grandiose,
et faute des fonds suffisants, son atelier fermé,
œuvrait depuis six mois dans notre cave.

21-3-2024

Casse-croûte 2

Ich habe Hunger, j'ai faim.

Avoir au sens d'éprouver
une manière d'être momentanée :
possède-t-on ainsi, davantage qu'on n'est
contrôlé par, notre besoin primaire ?

Ce qui est mien, je peux
en faire ce que je veux :
me faire griller quelques saucisses,
me distinguer de mes propriétés.

Casse-croûte 3

Mainu pukh lagi hai./Par moi la faim ressentie est.

Le "moi" est secondaire, obliquement
désigné, tandis que la faim est sujet
d'une expérience plus générale,
à laquelle chaque individu se rattache.

Casse-croûte 4

Onaka ga suita/À propos de l'estomac : s'est vidé.

Le "je" n'apparaît pas, mais l'estomac,
principale entité concernée, est décrit
dans un état qui suppose quelque intérêt,
de la part de son possesseur, pour manger.

19-3-2024 - Casse-croûte 1

I am hungry./Je suis faim-é.

Il y a un être, celui qui parle,
dont l'existence est tout entière,
pour la finalité pertinente ici,
exprimée par cette affirmation.

Il y a la faim, l'expérience
d'avoir faim, connue de chacun,
et ce terme dérivé permettant
d'évoquer d'être par elle affecté.

L'équivalence entre les deux
peut en fonction du contexte
se comprendre de manière
plus ou moins absolue :

description partielle,
subsomption littérale ou métaphorique,
caractérisation principale
d'un sujet subissant son attribut.

L'être qui dit "je" s'incarne
dans son verbe autant que Yahvé.
La faim est un phénomène récurrent
qui semble s'autogénérer en nous,

en notre corps, du moins,
auquel en l'occurrence le "je" s'assimile,
par un abus de langage traduisant
sa soumission à ce substrat.

17-3-2024 - Sur le papier

Chacun sait que les cartes du monde
présentent l'inconvénient d'être plates,
alors que le monde ne l'est pas :
cela pose des problèmes de projection
d'une sphère sur un plan, donc de distorsion,
d'une manière ou d'une autre, des proportions
des fragments de croûte terrestre
représentés.

Mais il est également trompeur, plus
largement, de se figurer le monde
au moyen d'outils géométriques :
une distance donnée sur la carte
varie en réalité selon l'endroit
où elle se trouve. 300 km
au nord de Paris, c'est 1h23
de train jusqu'à Bruxelles.
300 km au nord de Manille,
c'est au mieux 5h de voiture,
10h de bus à moindre budget.

Mais encore davantage, réside
dans ces distances une épaisseur que la carte
ne sait exprimer :
lors d'un trajet, quelle qu'en soit la vitesse,
on reste en surface.
Les interactions offertes sont spécifiques
à ce statut transitoire : même accueillantes,
elles n'impliquent aucune connaissance d'autrui,
aucune appréhension des dimensions qui comptent
pour ceux qui vivent là.
Des langues, des histoires, des attaches
familiales et géographiques,
qui prendraient à apprendre des mois,
à s'approprier sincèrement des années
ou des générations,
ne seraient encore que des portes d'entrée
vers des domaines invisibles aux passants
— et c'est très bien comme ça.

De voyage, il demeure, malgré les avancées
immenses des moyens de transport,
une diversité qu'expriment, mieux qu'une carte,
les rayonnages d'une grande bibliothèque
où chaque livre serait un être humain.

15-3-2024 - De haut en bas

L'anus d'une masseuse est certainement plus propre
que celui de la jeune cadre supérieure
qui me fait de l'œil au bar du Lutetia
ou encore celui de la dame en vison
qui m'invita chez elle prendre un thé
quand j'avais dix-huit ans, alors pourquoi
ne pas de préférence le lécher ?

C'est l'avantage d'une professionnelle,
son outil de travail est prêt,
sur les amatrices qui se croient respectables,
attirantes et parfaites en tout point, mais manquent
un peu d'hygiène en comparaison.

13-3-2024 - Projet artistique, 10 000 euros

J'eus la chance de voir Twombly de loin,
la première fois, traversant d'un pas vif
les espaces les moins appâtants pour moi
du Guggenheim de Bilbao, car de près,

j'eus cru peut-être à des gribouillis,
ignorant que je suis, comme certains
ne voient dans mes poèmes que babilles
vulgaires et faciles, indignes d'eux,

ces éthérés poètes-éditeurs. Car de loin,
les neuf discours sur Commode m'arrêtèrent
net, apparaissant de manière évidente,
comme ailleurs autrefois, d'abord plus facile,

les quatre histoires de blanc et noir de Kupka,
comme les déclinaisons magistrales et complètes
d'une notion géométrique de l'essentiel,
d'une maîtrise pensée du geste de tracer

ou tacher, ciseler, peu importe, marquer l'espace,
comme ode, eh oui, à la forme de l'art
qu'ils pratiquent, comme aussi, par exemple
les études de Chopin, le Clavier bien tempéré.

Sans sacrifier à l'analyse le sentiment,
ni parader de vides et gonflés plumages,
c'est sympa de montrer qu'on sait ce qu'on fait :
je devrais essayer.

11-3-2024 - Anniversaires

Le soir de mes 17 ans, Chloé,
dont j'étais amoureux, vomit —
après avoir embrassé mon ami Samuel,
qui la mordit, embrassé mon ami Marc,
qui profita quelques secondes de son ivresse,
puis la rendit gentiment à son petit ami, essayé
de m'embrasser, moi qui lui écrivais des poèmes
et détournai courtoisement son intention —
sur la moquette de l'appartement
qu'on nous prêtait, que j'épongeai.

Ce soir de mes 41 ans, Ajuni,
que j'aime profondément, pissa —
alors qu'ayant ôté sa couche, je la tenais
dans mes bras le temps que l'eau de son bain
atteigne la température adéquate —
sur mes chaussons, mon jean et
le sol de la salle de bain, que j'épongeai.

9-3-2024 - Faux pas

Ma blague reproduisait
celle d'un poème du tome 3,
ce qui explique peut-être,
de par l'enthousiasme excessif
que m'inspirait ce dédoublement
et qui transparut, me dit-on,
sans que n'en soit connue la raison,
qu'elle soit tombée à plat
hier soir en fin de dîner.

7-3-2024 - À autrui

Le grand écrivain boit
tant que sa femme en secret
supplie l'hôtesse de ne rien servir
et pourtant, tout au long du dîner,
avec passion il s'adonne à son vice,
fait ouvrir les placards, concocte des cocktails
et vacille encore, brillant roseau,
lors de sa conférence du lendemain.

Le grand écrivain déteste sa fille aînée
à tel point que celle-ci deviendra écrivain
("pour faire le contraire", dira-t-elle
mystérieusement à Paris-Match)
et ne se montre jamais sans son mari
(c'est un écrivain d'avant la féminisation
des noms de métiers/le mariage gay)
qui lui sert d'isoloir face aux grandes marées
des foules de plus de deux personnes.

Le grand écrivain vit seul
près d'une rivière qu'il décrira sur quatre-
vingt pages densément tissées
(et sur laquelle un jour, en barque,
j'ai failli chavirer, ayant voulu
sous le regard d'une vache y copuler
— ce n'était pas à cause de la présence d'une vache,
laquelle ne fut pas dérangée,
mais enfin, elle nous regardait),
dans une maison où il se sent seul, sauf
les jours où vient la femme de ménage.

Le grand écrivain parle haut,
boit sec mais sans perdre le contrôle
de ses moyens ni de la conversation,
il trône, adoube, embrasse et sentencie,
maniant le fouet cinglant de son verbe divin,
puis de retour chez lui, seul aussi,
remplit de larmes sa baignoire
en jouant avec un petit rasoir.

Par conséquent, je me sens mieux,
ne devant pas mon mal-être, apparemment,
qu'à l'échec de mes ambitions
de passer également pour grand,
l'étrange manie d'écrire y suffisant ;

et pouvant estimer que mes lamentations,
ici inscrites non sans réticence, car qui
aime lire les poèmes d'un triste poète
évoquant sa tristesse ?, inspireront
peut-être un jour semblable réconfort.

3-5-2024 - Un chien solitaire

Un chien solitaire,
c'est comme un loup mais en plus triste.

Ne regrettant aucun
des feux de camps environnants,
sachant ce que les cercles de lumière
dissimulent pour ceux tels que moi,

mais incapable de n'éprouver pas,
dans les profondeurs de ma race,
un vide insoutenable lorsque la nuit tombe
et que je suis seul.

Alors je pleure, tandis
que le loup hurle dignement,
sous un buisson des sanglots
que nulle lune n'entend.

3-3-2024

1-3-2024 - Carence de sommeil

Le manque de sommeil incite
le manque de sommeil, le manque de sommeil
incite à rêver de
rêver de s'endormir incite
à rêver de s'endormir tout de suite,
à défaut des deux nuits précédentes,

mais le manque de sommeil égare,
dérègle la venue du, incite, égare,
la venue du sommeil incite
la venue du sommeil, la venue du sommeil
incite à dérégler la venue, le manque,
la venue des rêves de sommeil manquant.

28-2-2024 - Sans censure sûre

Si, juste une fois, je dénudais
la nounou dans la salle à manger,
la culbutais sur la table et suçais
jusqu'à l'extase sa vulve noire, jusqu'à
lui faire pleurer des larmes d'orgeat,

cela rendrait-il, par la suite, plus douce
ou bien coupablement embarrassante
avec mes femme et fille l'heure du dîner ?
Saurais-je sans revoir celui-là,
ni le regretter, au même endroit
d'un air affable passer les plats ?

Si je feins de me le demander ici,
est-ce d'avoir très faim ou bien
façon, dans ce cocon de petit enfançon,
de marquer mâle mon territoire ?

Et si l'innocente nounou me lit :
ce n'est pas vous, c'est l'autre,
celle du matin/de l'après-midi.

26-2-2024 - Péché mignon

Ce que je préfère dans la cigarette,
c'est la voisine dans la salle de bain
de l'autre côté de la cour, ses petits seins,
ses épaules frêles à travers les vitres
occultantes qui nous préservent, elle et moi,
de toute responsabilité pénale, sinon morale
pour ma part, en cet acte de voyeurisme
parisien, inévitable mais chanceux.

24-2-2024 - Contrôle de maths

L'hôtel Montparnasse-Eiffel
se trouve à 2,2 kilomètres des tours
Eiffel et Montparnasse, qui sont
à 4,4 km l'une de l'autre.

Question 1 : à quelle distance de Paris
faut-il habiter pour se faire prendre à cette arnaque
assez grossière, vue de près ?

Question 2 : si le même groupe hôtelier
vous propose une chambre similaire
à l'hôtel Berlin-Vladivostok, où irez-vous ?

Je ramasse les copies avant-hier.

22-2-2024 - Je suis, je suis... (Questions pour des champions)

Je regarde le moustique écrasé sur le store.

Mon corps s'assèche lentement, levé baissé matin et soir tel de la mort un étendard.

Je flotte sur une plaine lugubre parsemée de squelettes et carcasses en décomposition.

J'assure la redistribution des atomes fondamentaux des matières organiques que sont le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote.

Je suis principalement utilisé comme fertilisant, l'activité humaine ayant considérablement altéré mon cycle naturel.

Je suis une notion abstraite, dérivée de l'observation des répétitions, retours et renouvellements de multiples phénomènes physiques.

20-2-2024 - Palimpseste sémantique

C'est une surprise de l'âge mûr :
désormais, le chant du rossignol m'excite,
alors qu'entre 4 et 5 heures du matin,
je suis loin des situations romantiques
à l'origine de son sens symbolique,
ce chant d'oiseau plus varié que beau.

Je change des couches, je sèche
des larmes, je soigne des gencives
meurtries par la croissance d'une vie nouvelle
apparemment appelée à supplanter la mienne,
et je berce et je berce et sans fin rebondis
avec autant d'ardeur que de moelleux,
en n'espérant de mon aimée nouvelle
que silence et sommeil,

et pourtant, lors des accalmies subséquentes,
quand retentit par les rues de Paris
l'inévitable passereau
matinal,
je bande comme en 40

au souvenir d'autres aurores
tout aussi insomniaques, où mon cerveau
privé de repos accueillait mêmement,
hagard et comblé, le signal du départ,
ponctuant d'un brio inutile,
d'autant plus émouvant,
des heures bien employées
auprès des mères de familles
qui n'étaient pas les miennes,

ce pour quoi j'attendais, hors de leur doux duvet,
le passage du bus de nuit, enfin, celui
surtout qui amenait, près de mon domicile,
les habitants de banlieue qui venaient,
souvent de bien plus loin,
nettoyer des bureaux à l'heure des croissants chauds.

Bref, le souvenir d'avoir vécu me console
et suggère que le sens des symboles
apparaît parfois bien après.

18-2-2024 - Définition

Lorsque mon ami disait "je suis peintre",
les gens comprenaient qu'il faisait des tableaux,
car nous ne venions pas d'un milieu ouvrier.

S'ils éprouvaient de l'intérêt pour la peinture,
il se trouvait communément non loin
un exemple de surface plate couverte de pigments
pouvant témoigner de cette activité.

Lorsque je dis "je suis écrivain",
les gens me demandent chez quel éditeur,
car ils sont tous capables d'écrire

des mots sur du papier,
des mots avec des sentiments dedans,
des mots qui racontent leur vie
ou expriment leurs opinions,

alors il faut bien pour différencier
les écrivains des autres qui écrivent
un critère extérieur à leur activité :
être édité ou mieux, passer à la télé.

16-2-2024 - Profession

Un tiers de lune, des arbres et des oiseaux,
mais à part ça que fais-je en ce palais
d'éducation institutionnelle ?
— hormis le privilège d'une table et d'un banc.

Si j'avais su quel était le métier d'écrivain,
je pense que j'aurais compris plus vite
que ce n'était pas pour moi, mais je n'avais,
comme les enfants pauvres et ceux qui habitent loin
de Paris, pour exemple que les grands
écrivains, ceux qui marquent l'histoire littéraire
telle que la définissent les manuels scolaires
et les étagères des livres qui se vendent pas cher
dans les librairies, lesquels font vivre
après les descendants surtout les éditeurs.

Alors, aussi riche en ambition qu'en ignorance,
j'ai fait le travail qui me semblait possible
et négligé pendant ce temps de trouver un métier :
écrivain peut-être, grand surtout de taille,
me voici donc réduit à quémander, sous couvert
de voisinage improvisé, une place en bibliothèque
en ce lieu qui forme les futures professeures
(dont la principale qualité, à mes yeux,
réside entre leurs jambes : c'est la démographie
qui veut ça), pour y écrire sans payer de loyer.

Un tiers de lune, des arbres et des oiseaux,
vus depuis le perron du palais :
c'est tout ce qui reste ici sans message
adressé à mon estime blessée.

14-2-2024 - Exit stance

Les images et les sons
dont l'addition compose la conscience
ne sont pas non plus nous pas plus
que les formulations verbales dont nous nous enivrons
croyant par elles connaître le monde, ô folie pure.

Mais c'est difficile de rester
observateur muet tout le temps.

12-2-2024 - À ma concierge

C'est intéressant : certains
emploient le langage pour exprimer
leur position sociale, conçue
je ne sais comment, mais non
par un effort d'analyse des faits
et de formulation la plus adéquate
possible ; tandis que d'autres,
se croyant contraints par la réalité,
tâtonnent interminablement,
sans bénéficier d'égards similaires.

Si l'on part d'un sentiment, construit
sans doute par des notions
progressivement assimilées
au contact et au sein des groupes
sociaux pertinents pour nous,
et qu'on exprime ce sentiment avec des mots
qui prétendent décrire la réalité,
sans se soucier de cohérence, qui
nécessiterait de la mémoire, ni de
sincérité, critère aussi relatif
que la justice à l'existence
de normes collectives et d'un pouvoir
de les faire respecter,
mais seulement de notre intérêt
à promouvoir de toutes nos forces
ce sentiment qui nous représente,

alors ce sont d'innombrables fictions
concurrentes qui composent nos dialogues,
chacun vivant la sienne avec plus ou moins
de bonheur et de conviction.

Franchement, ça valait bien la peine
de se faire jarter du jardin d'Eden,
pour n'envisager de meilleur usage
des fruits de l'arbre de la connaissance.

10-2-2024 - Quoique lapin

Si vous nagez avec des requins,
il sera diablement dangereux
de vous comporter comme un lapin ;

quoique vous ayez du requin
en tout point l'apparence,
ceux-ci ne s'y tromperont pas

et vous dépèceront aussitôt.

Pareil si vous jouez au requin
seul parmi les lapins.

8-2-2024 - Souvent, souvent

Je ne sais pas ce qui m'abuse
à ce point depuis tout petit :
je persiste à considérer chacun
et chacune, peu en importent la formule
ou l'apparence (mais rien d'autre
n'importe, mais tout autre est
ce qui en lui ou elle importe),

comme une flamme de bougie,
unique et vacillante ; semblable
ni à nulle autre ni à celle qu'avant
ou après, hormis par nostalgie,
j'aurai vu luire au même endroit ;
infiniment renouvelée, accidentelle

et pourtant représentant mieux
que tout concept ou abstraction
l'immense feu souterrain des volcans
et le souffle qui le fait frémir.

La rencontre d'autrui ne m'inspire
qu'une contemplation émue et l'espoir
de la partager avec son objet qui,
plutôt que d'en profiter pour emplir
l'espace inoccupé de ses appétits,
s'effacerait, fort conscient que n'importe
en lui que ce qui tremble ainsi,
dont la reconnaissance conjointe nous
rapprocherait autant que possible.

Et je suis, bien entendu,
souvent meurtri, souvent déçu.

6-2-2024 - Motivation

J'ai fait mon travail aujourd'hui,
mais ce n'est rien, pas même
l'espoir ou l'indication d'une œuvre future,
seulement un effort.

Et j'oscille entre la grandeur et l'effroi
gratuitement, pour rien, pas même
l'espoir de les partager avec toi.

4-2-2024 - N'est pas raison

Faire dormir un bébé ou, pour un homme,
offrir un orgasme à une femme,
dans les deux cas si on s'y attelle
parce que c'est le moment désigné
par convention ou calendrier,

ça peut durer très, très longtemps :

oscillant interminablement
à l'orée du succès, l'agent chargé
de l'opération peut se décourager ;
remettre en question sa technique
pourtant élaborée avec application,
et minutieuse et méthodique observation
des effets de chacun de ses actes,
lors de mainte tentative précédente ;
douter de retrouver un jour
la succession familière des instants
qui composait son existence, con-
damné au supplice de Sisyphe
avec pour rocher, pour montagne,
cet éternel balancement, va-et-vient,
aller-retour entre un échec et un soupir
où il doit s'obstiner, persister, suer,
s'épuiser, ses muscles se tétaniser,
sans relâche ni répit ;
et, frôlant le désespoir, secrètement souhaiter
qu'il fût possible d'abdiquer, renonçant
aux privilèges afférents, à la joie
d'être l'amant capable, le généreux,
à la fierté, au plaisir partagé, à tout
pourvu qu'à sa lassitude aussi,
et de passer la main à quelqu'un d'autre ;

tandis que si le sujet y est
adéquatement préparé, y aspire
avec entière ardeur et confiance
et s'approprie pleinement l'ébauche d'un effort,
alors, déjà, en un souffle,
c'est fait.

2-2-2024 - Obscurité

Nous n'avions pas prévu cela,
ni moi ni vous sans doute mais
c'était pourtant tout à fait évident
quand on y pense : une loi naturelle
de l'ordre de celles qu'on doit
a posteriori reconnaître être
inhérentes à l'activité de vivre,

alors pourquoi
n'avions-nous pas
prévu cela ?

31-1-2024 - Bébé gaga

Magicien pour bébé, ça me semblait
un métier facile, moi qui peinais
depuis longtemps à valoriser mes nombreux
talents financièrement : enfin m'apparaissait
la martingale tant attendue ! Un public
accessible, infiniment renouvelable
et cela presque à l'identique, pourvu
d'une crédulité sans égale : je me voyais déjà
en haut de l'affiche, avec un chapeau haut
de forme, une moustache comme Dali et dans
mes poches des écus trébuchants, ceux des parents
heureux de ce divertissement nouveau, durable
et, bientôt, à la mode dans le monde entier.

Je révisai l'inventaire de mes tours,
m'achetai un fer à friser (pour la moustache)
et poussai l'enthousiasme jusqu'à faire,
à ma femme qui ne demandait rien que
de poursuivre paisiblement sa carrière,
un bébé pour tester mon programme
avant mon grand début à la télé :
cela du moins fut agréable
me concernant.

Rongeant mon frein, je patientai en épatant
mon reflet dans le miroir des toilettes
et quelque temps plus tard, ayant atteint
de mon art la plus totale perfection,
on m'informa de la livraison
de mon accessoire de répétition.

Les premiers essais furent encourageants :
qu'apparaisse une pièce derrière son oreille
ou l'as de pique entre les dents d'un chimpanzé
suspendu au baldaquin de son berceau,
elle riait, joyeuse, émerveillée. Je me crus riche,
célèbre, envié, décoré d'un complet nuancier
de rosettes officielles, bardé de doctorats
honoris causa, et me préparais à divorcer
afin de mieux jouir du salaire de la gloire,
lorsque ma femme me fit une remarque :

l'enfant — maudit soit-il ! — persévérait,
en mon absence pourtant criante,
à s'extasier toutes les heures du jour
et de la nuit, devant un bic, un mouchoir,
une main, les différents aspects d'une main,
dont le pouce opposable et les phalanges
qui — miracle ! — bougent, une bouteille en plastique,
un sac poubelle, que sais-je encore, un rayon
de soleil, une mouche, ses propres déjections,
un rot qui m'échappa, bref, tout,
tout lui plaisait autant que tout, et surtout
tout autant que tous mes tours,
tout autant que tous mes atouts.

Indigné, je lui refis le spectacle complet,
des illusions sensationnelles aux simples
manipulations (qui sont les plus techniques
et difficiles à maîtriser, comme chacun sait),
et si je ne puis dire qu'elle s'ennuya — distraite
seulement peut-être par l'ondulation d'un rideau,
plus tard par les grincements du parquet — facteurs
contrôlables dans un théâtre, haletai-je, on pouvait,
on pouvait limiter, scier, ramoner, imposer
le port d'élégantes œillères aux labiles bébés,
je les ferais signer par un fameux sellier, enfin,
mais tout restait possible ! hurlai-je avant,
terrassé par cette ignoble rébellion,
par la rage et la frustration, de défaillir...

Si je ne puis dire qu'elle s'ennuya,
force me fut de constater que piètre
se révélait ma valeur ajoutée
pour susciter l'étonnement d'un bébé
— à qui le monde suffit bien, heureux bambin.

Adieu veau, vache, cochon, couvées !
Ma destinée disparut dans les flammes
et, en grand danger de perdre ma subsistance
de poète endimanché, j'allai derechef
présenter mes excuses à ma femme.

Ainsi, lecteur, si m'en croyez,
magie magie, ou pas,
garez-vous des idées de génie.

29-1-2024 - Cyrano m'était conté

Jusque-là j'ignorais être clown,
mais l'invitation recelait tant d'attrait
qu'après avoir franchi, une nuit de pleine lune,
toutes les étapes d'un profond 69,
je ne fus ni mécontent, ni surpris,
d'avoir le nez rouge.

27-1-2024 - Le suicide

C'est d'abord une idée : je voudrais mourir,
qui vous advient lorsqu'une limite
de souffrance est atteinte.

Mais ce n'est pas, à ce stade, un désir littéral
de terminer votre existence, plutôt
une métaphore visant à exprimer
extérieurement votre état intérieur :
je me sens tellement mal,
je voudrais à tout prix que ça s'arrête

ou bien
j'ai tellement mal à l'intérieur,
l'équivalent extérieur me tuerait sans doute

ou bien
ma conscience n'est plus que souffrance
et je ne peux concevoir, pour la faire cesser,
que la mort
— alors que le sommeil,
c'est très bien aussi, quoique moins dramatique
en termes d'expression : je voudrais dormir
et dans ces moments-là, souvent,
on manque de nuance.

Plus tard, il est possible
que le projet précis de vous supprimer
se présente à vous favorablement : ce sera plus concret
et plus dangereux. Il y faudra que vous paraissent
défaits inexorablement tous vos liens à autrui,
ce qui, là aussi, est signe d'un excès
d'émotion occultant la toujours plus subtile
réalité de votre situation ;
ainsi qu'un instrument avec lequel
vous vous sentiez à l'aise et soyez compétent(e)
(à s'y tromper le risque étant de rejoindre
la monstrueuse galerie des ratés au sous-sol
du Museum d'Histoire Naturelle).
Ainsi, tel ami qui face à une fenêtre
n'avait pour seul désir que de s'y jeter (mais on l'en retenait),
tandis que tel autre qui l'aurait pu ne songeait
qu'à briser un carreau pour s'en tailler les veines,
ce qui est plus compliqué, mais chacun
ses goûts. Ces conditions réunies, je pense
que vous y parviendrez sans peine,
à degré d'émotion suffisant,

mais dormir vous soulagerait aussi,
ou l'alcool, ou le Xanax, ou... (parlez-en à votre dealer,
je veux dire votre psychiatre).
Il y a toujours moyen de moyenner
ou bien d'apprendre à vivre avec,
sauf
si
vraiment,
pour une bonne ou mauvaise raison,
il est objectivement préférable d'en finir :
si vous aimez une personne morte
davantage que vous-même,
ou une idée que d'autres ayant pouvoir sur vous
honnissent assez pour vous le faire sentir,
ou si d'un corps dégradé, l'usage ne vaut plus
les tourments qu'y habiter vous inflige,
ou si vous êtes vraiment sûrs mais vraiment certains
que vous serez plus heureux après, sans que le geste
n'y nuise (ce qui est rare, bizarrement), comme Kalyana
devant Alexandre, à Suse.

25-1-2024 - Méditation

C'est si peu
de se taire ainsi
quelques instants chaque jour.

Mais de se taire vraiment,
d'écouter, simplement, le corps,
sa relation avec la gravité,
la respiration qui l'anime.

C'est si peu mais ça fait tant de bien
qu'on peut se demander ce qui,
dans les pensées et images figées
qui constituent notre réalité,
est de nature à nous affliger.

23-1-2024 - Charité bien ordonnée

À cet ami qui s'inquiétait
d'avoir trop hésité, sa vie durant,
entre plusieurs domaines d'activité,
consacré trop de temps à douter
du bien-fondé de ses priorités,
dilapidant ainsi des talents incertains (selon lui),

et, fêtant bientôt ses 80 balais,
s'interrogeait sur le choix de l'objet
d'étude ou d'ouvrage le plus judicieux
pour ses dernières années,

j'offris le réconfort infime de suggérer que davantage
qu'aucune production, par nature limitée,
c'était peut-être son attitude, profondément dubitative,
essentiellement critique et de lui-même le premier
(voire de la notion que "lui-même" existât : autre affaire),
qui constituerait, s'il en fallait une, la raison d'être
de ses efforts et potentiellement l'effet
principal de son hypothétique existence
sur autrui survivant.

J'ignore s'il apprécia ma prévenance, mais moi,
qui me chagrinais d'investir des années
à concocter de quoi remplir, en fin de compte,
1,5 cm d'étagère chez mon dentiste,

ayant appris qu'on donne souvent meilleur conseil
à autrui qu'à soi-même, je me l'appliquai illico :
ainsi, ce n'est pas l'oeuvre que je crée, ou si peu,
qui changera grand-chose au monde,

mais en offrant un exemple étonnant
des étendues nouvelles qu'on trouve à l'intérieur
de soi, en s'explorant un peu, j'engagerai peut-être,
en sus d'éventuels aspirants écrivains
qui le sauront déjà, quelques autres humains,
parmi ceux qui agissent au lieu de lire et d'écrire,
à prendre à coeur la présence en chacun
d'une intériorité du même ordre, d'une forme différente,
qui vaut la peine qu'on s'y adresse,

plutôt que de peser le nombre de kilos
de viande qu'on pourrait de son prochain extraire
afin de déplacer des fanions sur une carte
ou des zéros dans un petit carnet.

21-1-2024 - Arrière, pensées suicidaires

Qui ne s'est jamais senti mal,
dans la nuit réveillé pour la x-ième fois
par la poussée d'une première canine
(ou autre bonne raison), peinant
à se rendormir encore et songeant
à sa santé qui se dégrade,
à son mariage qui se délite,
à son travail qui se languit,
à son médecin qui n'a pas compris
ce qu'il voulait dire par "c'est limite",
à son épuisement constant
qui l'empêche de réfléchir aux moyens
d'être moins épuisé,
à la progression du calendrier
qui n'est qu'une manière de compter
la succession des crises pires
chacune que la précédente,
à l'impression persistante
que ça ne va pas s'arranger,
que ça ne peut qu'exploser
une telle situation,
qu'il ne restera rien,
qu'il ne peut rien y faire,
que c'est un beau gâchis
(ou autre bonne raison),
au point de penser ”je voudrais mourir” ?

Mais moi, étant un écrivain, un vrai,
j'ajoute aussitôt, au cas où Dieu écoute :
”je voudrais finir mon roman, puis mourir”.

19-1-2024 - Renouveau poétique, 1ère partie

Quand j'étais petit, je ne pouvais pas
corriger mes poèmes, car
je ne savais pas quelles étaient les idées
qu'ils exprimaient.

Je sentais, confusément,
qu'il y en avait qui inspiraient tout ça,
mais sans les connaître précisément,
j'étais en peine d'en retoucher le verbe.

Aujourd'hui, je rature avec un entrain
de Pénélope amoureuse, car je crois,
et m'en contente pour ma part,
que les idées n'existent pas.

17-1-2024 - Bouddha bouda un instant, pas plus

C'est l'histoire d'un garçon qui entendit l'écho
et crut que Dieu lui parlait ; ou si pas Dieu
directement, du moins, la Muse.

C'était l'écho de son cerveau :
ayant ingéré de nombreux poèmes
et ressenti à leur contact une émotion,
celui-ci reprenait le flambeau
en réagençant de nouveaux mots
afin d'éprouver à nouveau, ou presque,
le même élan intérieur qu'en lisant,

qui était agréable.
Notre cerveau fait très bien ça,
reproduire ce qui nous agrée,
sans se soucier de la réalité.

Cela semblait magique, des mots
sortant tout seuls du crayon à papier
sur les pages d'un cahier d'écolier
décorées de sillons inutiles,
aussi vite que sa main le pouvait.

Des mots naissant tout seuls dans sa tête,
avec un rythme et des sonorités
qui leur donnaient l'aspect de devoir être comme
ça et pas autrement : d'exister.

Ainsi ce garçon commença-t-il
un long dialogue avec lui-même (qui dure encore),
croyant que ça valait la peine car, à ses yeux,
l'inspiration lui venait d'ailleurs et, donc,
avait vocation à poursuivre sa course hors de lui,
vers d'autres qui, lecteurs, s'y retrouveraient.

Inutile de vous dire combien, 30 ans plus tard,
son avatar adulte, à court d'espoir
de rencontrer lesdits lecteurs,
fut soulagé d'apprendre que le "moi" n'existe pas,
ni le "toi", ni "l'autre que moi", ni
aucune des notions dont nous meublons le vide,
car tout est co-généré, changeant, indifférent
à nos distinctions artificielles. Alors...

Un poème, ce sont des mots qui sonnent dans le vide,
ce qui ne modifie guère les données de son désespoir
précédent, à part que maintenant c'est bien.

Par-           ce           que           ça           sonne           sonne.

15-1-2024 - Buridani asina

Des fois, je vais à la cuisine
et je ne sais plus si c'est pour préparer un biberon
ou me servir un whisky
(les deux impliquant l'usage d'une substance condensée
et l'ajout d'eau),
alors j'analyse les horaires
respectifs du bébé et de moi-
même, et je conclus, j'espère, correctement.

Pour cette fois-ci,
je n'ai fait ni l'un ni l'autre,
mais écrit ce poème tandis
que bébé attendait, et moi-
même, en pleurant.

13-1-2024 - À mes supérieurs

On se rend compte, avec le temps,
que certains ont conquis
le pouvoir d'écrire des livres
en sachant qu'ils seront publiés
sans que quiconque n'ose les critiquer
ou n'y ait intérêt.

Celui-ci en annonce 70,
celui-là des plus gros,
mais pas question de talent :
seulement d'avoir mainmise
sur la prise de décision
et posséder une légitimité
sociale démesurée.

Celui-ci écrivait les discours du président
il y a 40 ans et depuis se masturbe
joyeusement sur le quai Conti.

Celui-là, ses titres m'impressionnaient
autrefois, mais maintenant que j'ai vu
ce que ces volumes trop chers pour moi
— en dehors des bibliothèques spécialisées
dont je connais à présent l'adresse —
contiennent,
je me sens moins jaloux de qui
a seulement su convaincre autrui
de l'intérêt de tout ce qu'il produit :
sueur, crachats, vapeurs et gaz,
avec index et bibliographie.

Ce qu'exprime leur style, c'est surtout
qu'ils ne se retiennent pas :
que les effleure brise estivale
ou froide bise du jour de l'an,
ils éjaculent, et tout leur semble bon
qui émerge de leur petit bonbon.

Alors apparaissent l'aléatoire
destin des livres des humains
— produits pour tant de raisons
que le cœur ne reconnaît pas —
et le désir d'écrire, mieux
que ça, la parole du lendemain.

11-1-2024 - Bilan

Je regarde les flocons tomber
en fumant une cigarette
et en surveillant à travers la fenêtre
de la cuisine, le moniteur où dort bébé

et je me dis que je pourrais écrire une lettre
à Maurice, oui le patron de Publicis
(en supposant qu'il l'est toujours),
pour lui demander un job, au culot,
afin de libérer ma femme du besoin
de retourner travailler, alors qu'elle lutte
depuis des mois contre ce qu'on appelle
la dépression post-partum.

Mais d'abord je me lave les mains
et le visage au savon, au cas
où il faille encore aller rendormir bébé,
puis je me penche sur mon curriculum vitae.

Poète depuis 30 ans, j'en ai 40,
cela montre de la persévérance
et la capacité à mener à bien un projet
en autonomie ; de la créativité,
un probable talent pour l'écriture,
sinon pour l'aptitude à cerner un public ;
et quelques aventures de par le monde,
voyages géographiques et sociaux,
afin d'apprendre un peu de quoi il retourne.

Je ne serais pas gourmand : 5000 nets
et la garantie d'une place en crèche d'entreprise
me suffiraient pour commencer.

J'irais alors en costard sur les Champs-Élysées
tous les matins de la semaine,
je pourrais toujours écrire des poèmes
à la gloire des hypermarchés,
ne renonçant pour cela qu'à l'idée
d'avoir mieux à faire.

Pour moi, j'étais réconcilié, mais
quel est le prix du bonheur des siens ?
Combien faut-il pour élever correctement
l'enfant de ses grands-parents
(car ce sont eux qui déterminent, et ceux d'avant,
ce qui nous paraîtra digne du nôtre) ?
Quelle est la valeur de mon temps
libre d'écrire aussi des romans (soit
d'espérer encore, et se ronger
plus longuement la cervelle)
quand bébé pleure et maman dort
sous l'effet de ses anxiolytiques ?

Je regarde les flocons tomber
en fumant une cigarette
et les cendres tomber à leur tour
vers le sol luisant de la cour.

9-1-2024 - Trois fois foi

En rêve, je suis allé plusieurs fois
dans une grande et belle église ancienne
où s'attroupaient des vénérants
nombreux et conventionnels, mais je savais
qu'au sous-sol se trouvait, tout aussi vaste,
mais cachée, une autre nef au ciel moiré,
aux bancs vides, où je rencontrais
à chaque fois la grâce d'exister.

Lorsqu'on fait plusieurs fois le même rêve,
peut-on jamais être certain que c'est vrai
ou si ça fait partie du rêve actuel,
ce sentiment d'une répétition ?

7-1-2024 - C'est net

Je m'abritais de la pluie sous une porte cochère
du 16ème arrondissement, là où les drapeaux
des ambassades ont des couleurs menaçantes,
sentant le véhicule piégé à l'explosif,

et d'une Twingo qui s'arrêta en warnings devant moi
sortit un homme basané, d'une cinquantaine d'années,
portant une casquette en cuir et un sac en plastique,
tandis que son acolyte restait au volant.

Ayant la clé, il entra dans l'immeuble,
me saluant obligeamment au passage,
indiquant d'un sourire avoir compris qu'en ce lieu
j'attendais seulement une accalmie des cieux.

Comme la Twingo ne repartait pas, je songeai
que son passager allait bientôt reparaître
et pourrait, si l'idée fort altruiste lui en venait,
me rapporter un parapluie et me l'offrir,
facilitant la poursuite de mes projets.

Ce n'est pas cher, un parapluie, et c'est dire
à quel point cet homme m'avait paru gentil.

J'entendis deux détonations sourdes
à travers la porte vitrée.

Peu après, l'homme réapparut,
se montrant tout aussi aimable à mon égard
qu'avant, mais sans parapluie,
rejoignit la petite Renault noire
et dit au chauffeur, en s'asseyant :
« il était toujours là ».

La portière claqua, la voiture démarra
et s'éloigna en oubliant d'éteindre ses warnings
au moins jusqu'au coin de la rue de Franqueville.

Il ne pleut plus, aussi
je vais reprendre ma promenade.

5-1-2024 - Grave docteur

Et si ce n'était que communiquer,
cela irait encore, mais je doute aussi
de l'utilité du langage pour penser
en soi-même et nommer ce qui nous entoure.

Je vois un arbre, je me dis "c'est un arbre"
et je ne le regarde pas.

Je vois un cerisier en fleur, sa beauté
m'éblouit mais les mots "cerisier en fleur"
n'y sont pas pour grand-chose ;
invoqueront pour vous l'image,
le souvenir du parfum, si vous les possédez
déjà, sinon non ;
et je me dis "souviens-toi de cet endroit
pour y revenir l'an prochain avec Tatiana",
une fois l'éblouissement passé.

Je vois un arbre dont je ne connais pas le nom,
en Inde en me promenant,
et je n'en perds rien pour autant.

En nommant quelque chose, je l'assimile
à toutes les autres choses du même nom
et m'abstiens d'examiner davantage
ce qui la distingue : je crée un monde abstrait,
plus facile à manipuler (calculs, messages,
opérations diverses), mais plus pauvre de sens
en proportion inverse à cette aisance
conquise. Mais je suis encore là,

face à elle, tandis qu'en écrivant,
j'instaure un second niveau d'abstraction
(même en écrivant "je", cette bonne blague),
dont l'être humain comme l'objet s'absente
au profit d'une forme verbale en apparence
stable, la même pour chacun, en réalité
ne disant à chacun que ce qu'il sait y lire,
en admettant qu'il en veuille faire l'effort.

Alors, un poème, ce serait
de l'écriture à l'envers ?

Afin de retrouver dans le mot "arbre"
le bois où se cogner le front.

3-1-2024 - Alors, un demi ?

L'illusion de participer
en connaissance de cause
au gouvernement de nos destinées,

c'est ce que n'offrent les journaux
à la classe des gens qui lisent
(par contraste avec la télé
qui vous "informe" seulement
d'une voix pleine d'autorité)
que pour mieux les embrigader
(ou les distraire en les faisant parler)
au profit de ceux qu'ils élisent

en un concours organisé
comme un jeu de loto ou, au mieux,
de bingo (pour ceux qui ont des opinions).

Le fonctionnement des institutions,
le pouvoir de la loi (la faire et l'utiliser),
les décisions qui définissent nos réalités

n'existent pas sur le papier,
ne nous laissant, pour nous guider
que l'imitation de normes aveugles
et capricieuses comme des dieux.

1-1-2024 - À Jean, provocateur

Le travail du vers, c'est de ronger la pommes ?
la mienne l'est déjà ou tout comme,
aussi n'en déplaise au breton péremptoire
ce qui est fait n'est plus à faire :

arpentant ces dédales intérieurs
creusés par d'anciens appétits,
je me contente aujourd'hui de simples promenades
en cet espace idéalement ventilé.

Il faut comprendre à quoi je joue
avec ces mots qui ne font pas rire,
et pour cela renonce à briller
comme l'argenterie d'autrefois
qui ne servait qu'à manger les cerveaux
des agneaux en quartiers symétriques
et grillés juste à point.

Lecteur, nous aurons d'autres algarades,
mais n'allons pas nous perdre sur ces pas la-
mentablement placés,
car j'ai vécu de vous attendre
et très proche est votre trépas.

30-12-2023 - Symptomatique

Mon psychiatre est d'accord :
en arriver à me demander
ce que c'est qu'un mot et comment
fonctionne le langage pour donner
aux humains l'impression de communiquer,
c'est-à-dire de se transférer
des émotions ou des idées
de l'un à l'autre individu ;
émotions ou idées qui existeraient
en dehors de l'acte de les nommer ;
et qui existeraient ou pourraient exister
semblablement chez l'un et l'autre individu
sans qu'ils aient moyen de le vérifier
autrement qu'indirectement
(par des expériences de comportement)
et donc imprécisément, sans confirmer
ni les caractéristiques ni l'existence même
des émotions et des idées ;
et qui seraient transférées par des mots
agissant comme un code, avec une clé
d'encodage et de décodage, traduisant
des objets de même nature
sans en altérer le sens univoque ;

c'est pour moi signe de dépression
et consigne d'augmenter la dose.

28-12-2023 - Chef hoché

J'avais une belle métaphore
bien fraîche du marché,
que je comptais vous cuisiner,
habilement assaisonnée,
pour notre poème du jour,

mais quand bien même elle est belle
et concerne la poésie,
je ne crois pas qu'elle doive être mise en vers,
pour des raisons techniques
qui m'échappent un peu, je l'avoue.

C'est un instinct, que ce sera trop long,
trop confus, pas assez essentiel —
même si elle est belle et intéressante, hein —
pour tenir dans une seule assiette
ainsi que j'aime à vous les servir.

26-12-2023 - Toute critique

Son abandon soudain m'abasourdit,
inaccoutumé que j'étais
aux mœurs amoureuses mauriciennes.

Deux mois durant ce fut nenni :
à moins de noces impossibles,
à mes avances point d'issue.

Mais vint la Saint-Martin, et j'avais bien
fait d'opiniâtre la courtiser toujours
parsemant son chemin de poèmes d'amour,

car la condition qu'allumeuse elle mit
à consentir à se laisser limer fut
que je cessasse de rimer, dorénavant.

24-12-2023 - Producteurs

Vous avez besoin de légitimité pour vous exprimer
mais ça ne s'acquiert pas, donc à défaut,
d'une position à cet effet conquise, vous en distribuez.

Ça ne vous en confère aucune, mais le pouvoir
d'en contrôler un peu, et l'occasion d'exister :
ainsi devient-on éditeur, souvent.

Vous parviendrez peut-être à en échanger
un chouïa pour vous-même, je vous le souhaite ;
au moins ne serez pas humiliés par l'absence,

par l'absence, alors qu'on aspire à s'exprimer,
l'absence aux dire d'autrui, d'autrui qui règne
sur votre notion de vous-même, de légitimité,

car vous aurez le droit de la refuser au prochain.

22-12-2023 - Classique

Le poète : un chanteur tellement bourgeois
qu'il ne chante pour personne, mais consigne,
à l'intention d'un happy few abstrait,
ses chansons pourtant consonnantes sur papier.

J'articule bien les syllabes, y mettant
tout autant d'émotion que le type de Rammstein,
mais seul, dans ma chambre seul d'abord puis,
plus grand, seul partout ; car on n'a pas
vous et moi gardé les cochons ensemble

ou plutôt, nos ancêtres n'ont pas, car moi
et vous n'y sommes plus pour grand-chose.

20-12-2023 - Aspirations

On peut se demander pourquoi
tant de beauté ne semble pas compter,
futile élan divin, érection juvénile,
sans impact utérin ni conséquence utile,

pourquoi l'on ne sait pas après
quoi faire de soi, pourquoi après
il y a, vide ou nullement rempli
de ce que l'on croyait acquis ou vu.

Ta mort ne me trouble pas,
je ne suis pas devin,
mais la mienne m'embarrasse un peu,
pour des raisons pratiques.

Pourquoi tant de beauté ne rime à rien ?
Comment se consumer sans combustible ?
Mais comment ne pas.
Mais pourquoi es-tu encore là.

Exergue

d'autre façon de se taire,
quand nul rapport distingue autrui,
après l'aurore dernière